Ce que nous prenons pour des lois ne sont peut-être que des traces
Chloro-com #16 - Hors série · avec Laurent Zahra
🌍 Available in : (EN) English version on request
Habituellement, j’ouvre ces lettres par une observation. Quelque chose de simple, pris dans le vivant… et j’essaie de voir ce que ça raconte.
Cette fois, c’est différent : le point de départ n’est pas une scène, mais une idée.
Une idée qui a émergé au fil d’un échange avec Laurent ZAHRA.
Une forme de mycorhize, en quelque sorte.
Un lien discret, mais fertile, qui a fait évoluer le regard.
Dans ce texte, nous avons choisi de construire ensemble, en alternance. J'ouvre, j'observe, je reviens au végétal. Laurent entre dans la mécanique, là où la biologie et la physique prennent le relais.
Deux regards, un seul fil.
Pour proposer non pas une règle de plus, mais un déplacement, une autre manière de regarder ce que l’on croit voir.
Et pourtant, tout commence là.
On observe des formes.
Des spirales.
Des symétries.
Des répétitions.
On les retrouve dans les plantes, les coquillages, les galaxies.
Alors on les nomme.
On les classe.
On cherche à les reproduire.
Et peu à peu, une idée s’installe : ces formes seraient des règles.
Comme si le vivant suivait un plan.
Comme si la forme était l’intention.
Mais si l’on inverse le regard, quelque chose change.
Ces formes pourraient n’être que des conséquences. Des résultats visibles d’un ensemble de contraintes, de flux, d’ajustements.
Pas des principes. Des traces.
Une spirale n’est peut-être pas une structure à atteindre, mais la signature d’un processus en train de se stabiliser.
On le voit très concrètement dans le végétal : la disposition des feuilles autour d’une tige, la phyllotaxie, suit souvent des organisations spiralées.
On y retrouve fréquemment un angle particulier, proche de 137,5°, appelé angle d’or.
À première vue, cela donne l’impression d’une règle mathématique suivie avec précision. Mais la plante ne “connaît” ni les angles, ni les nombres.
Chaque nouvelle feuille apparaît simplement dans l’espace disponible, à distance des précédentes, là où la concurrence pour la lumière est la plus faible.
À mesure que la croissance se poursuit, ce processus local produit une répartition régulière, sans jamais avoir été planifiée.
La spirale n’est pas recherchée.
Elle est ce qui apparaît quand rien ne vient perturber l’équilibre entre croissance, espace et interaction.
Mais dès que cet équilibre est perturbé, la spirale se déforme, se décale, parfois disparaît : une contrainte supplémentaire, une variation locale, et l’organisation change.
Ce que l’on percevait comme une régularité stable n’était en réalité qu’un état localement viable.
La forme n’est pas décidée. Elle émerge.
Et ce qui ressemble à de l'harmonie ?
Ce que l’on appelle parfois “harmonie” n’est peut-être que la conséquence d’un espace saturé intelligemment.
Cette impression d’ordre (spirales, symétries, proportions) donne souvent l’illusion d’un plan sous-jacent.
Pourtant, lorsque l’on regarde de plus près, ces formes émergent de contraintes bien plus simples.
Dans les plantes, par exemple, l’organisation des feuilles ou des pétales en spirale
n’est pas dictée par une règle géométrique à suivre, mais par des interactions locales entre cellules.
Certaines zones de croissance produisent des substances qui inhibent l’apparition de nouveaux bourgeons à proximité. Chaque nouvel organe apparaît alors dans l’espace restant disponible, à distance des autres.
Ce type de mécanisme de répulsion suffit à produire des structures spiralées dont les proportions rappellent souvent la suite de Fibonacci.
La forme n’est pas calculée.
Elle résulte d’un jeu d’interactions.
Si la forme n’est pas une règle… comment apparaît-elle ?
Pour comprendre le mécanisme, je laisse la plume à Laurent ZAHRA, C'est là que sa formation de chercheur entre en jeu… et ça vaut le détour.
La formation des formes dans le vivant ne relève pas d’une exécution programmée, mais d’un processus d’auto-organisation dans lequel des interactions locales, répétées et contraintes, produisent progressivement une structure globale.
Les travaux d’Alan Turing ont montré que des motifs réguliers pouvaient émerger spontanément de dynamiques simples de réaction et de diffusion entre substances chimiques.
Ces mécanismes ne contiennent pas la forme à l’avance et définissent seulement des règles d’interaction locales dont la répétition engendre, à une autre échelle, une organisation visible.
Cette perspective a été étendue par la physique des systèmes hors équilibre, notamment avec Ilya Prigogine, qui a montré que des structures stables peuvent apparaître dans des systèmes traversés par des flux d’énergie.
La forme n’est alors ni imposée ni recherchée, et correspond à une configuration qui permet au système de maintenir sa cohérence tout en dissipant les contraintes auxquelles il est soumis.
Dans le vivant, ces dynamiques se déploient à travers des champs d’interactions multiples — gradients chimiques, contraintes mécaniques, signaux bioélectriques — qui orientent localement les processus sans jamais les déterminer de manière absolue.
La forme apparaît ainsi comme une stabilisation progressive, résultant de l’ajustement continu entre ces différentes contraintes.
La forme ne préexiste pas au processus.
Elle en est l’issue.
Ce type de dynamique ne se limite pas à la partie visible de la plante.
Les systèmes racinaires, par exemple, se développent sans plan centralisé. Chaque apex explore localement son environnement, teste, ajuste sa trajectoire en fonction des contraintes rencontrées : humidité, nutriments, obstacles.
Ce que l’on observe ensuite, une architecture racinaire plus ou moins dense,
ramifiée ou profonde, n’est pas le résultat d’un schéma préétabli, mais la trace de milliers de décisions locales.
Il n’y a pas de forme idéale.
Seulement une réponse continue aux conditions du milieu.
Ce que l’on appelle parfois “optimisation” pourrait n’être qu’un effet secondaire d’un système capable de s’ajuster en permanence.
Mais une fois apparue, la forme ne reste pas.
Dynamique temporelle : Comment la forme évolue et se transforme ?
Une fois apparue, la forme ne constitue pas un état fixe, mais un moment dans une trajectoire.
Les systèmes qui produisent ces structures ne cessent jamais réellement d’évoluer.
Ils sont traversés par des fluctuations, des perturbations, des variations de contraintes qui modifient en permanence les conditions de leur stabilité.
Dans ce contexte, la forme doit être comprise comme une configuration transitoire, maintenue tant que les conditions qui la rendent viable persistent.
Pense à un arbre en lisière de forêt.
Sa silhouette asymétrique n'est pas un défaut, c'est la trace de décennies de lumière disponible d'un seul côté.
Si la forêt recule, l'arbre ne "revient" pas à une forme symétrique : il continue depuis là où il en est.
Le langage des systèmes dynamiques permet de décrire ces états comme des attracteurs : des régions de stabilité vers lesquelles le système converge.
Mais ces attracteurs eux-mêmes peuvent se déplacer, se déformer ou disparaître lorsque les paramètres changent.
Alors qu’une variation progressive peut entraîner une transformation continue de la forme, une modification plus brutale peut provoquer une bifurcation, c’est-à-dire une réorganisation qualitative du système.
Ainsi, la spirale végétale, souvent perçue comme une structure stable, n’est en réalité que l’expression d’un équilibre dynamique entre croissance, contraintes spatiales et interactions locales.
Dès que cet équilibre est modifié, la forme se déforme, se décale ou se dissout.
La forme ne se maintient pas par inertie, mais se maintient par ajustement.
La forme n’est donc pas conservée.
Elle est continuellement reconstruite.
On retrouve cette logique à toutes les échelles.
Je reviens au végétal, parce que c'est là que ça devient concret.
Prenons un cactus :
Sa forme sphérique donne l’impression d’une géométrie presque parfaite.
Mais elle n’est ni esthétique, ni intentionnelle.
Elle maximise le volume, tout en minimisant la surface exposée.
Moins de surface, c’est moins de transpiration.
Plus de volume, c’est plus de stockage d’eau.
La forme n’est pas choisie.
Elle est contrainte.
Et parfois, pour une même fonction, les formes divergent complètement : certaines feuilles déploient des réseaux ramifiés, d’autres alignent leurs nervures en parallèle.
Deux organisations différentes, pour un même enjeu : capter la lumière.
Il n’y a pas une solution, mais des milliards. Et cette transformation ne suit pas une seule direction.
Évolution : Pourquoi la forme diverge ?
À l’échelle évolutive, la question n’est plus seulement celle de l’apparition ou de la transformation des formes, mais celle de leur diversification.
Pour une même fonction, il n’existe pas une solution unique vers laquelle le vivant convergerait mais un ensemble de configurations viables, dont l’exploration dépend de contraintes locales, mais aussi d’une histoire irréversible.
Les travaux de Stephen Jay Gould ont montré que l’évolution ne suit pas une trajectoire optimale, mais procède par bifurcations successives, sous l’effet d’événements contingents qui orientent durablement les possibilités futures.
Chaque forme est ainsi le produit d’une trajectoire singulière.
Elle porte la trace de choix antérieurs, de contraintes héritées, de stabilisations locales qui auraient pu être différentes.
Cette dimension historique introduit une irréductibilité : le vivant ne peut pas simplement “revenir en arrière” ni explorer à nouveau l’ensemble des possibles.
La forêt de Krzywy Las en Pologne l’illustre parfaitement.
Dans ce cadre, la diversité des formes n’est pas une anomalie, mais une conséquence directe de cette exploration partielle et contrainte de l’espace des possibles.
Des structures différentes peuvent remplir des fonctions similaires, tandis que des formes proches peuvent émerger indépendamment dans des lignées distinctes, sous l’effet de contraintes physiques comparables.
La forme n’est donc ni universelle, ni arbitraire.
Elle est située, et est ce qui devient possible dans un contexte donné, à partir d’une histoire donnée.
Ce que l’on perçoit comme harmonie pourrait alors venir d’ailleurs. Non pas d’un ordre imposé, mais de la stabilisation progressive de systèmes contraints.
Le vivant ne dessine pas. Il compose avec ce qui est là : le sol, l’énergie disponible, les autres.
Et ce que nous appelons “forme” n’est peut-être que l’empreinte de cette composition.
Cela explique peut-être pourquoi ces formes apparaissent dans des contextes très différents. Non pas parce qu’elles seraient universelles en elles-mêmes, mais parce que certaines contraintes le sont.
Ce qui est frappant, c’est que ces formes réapparaissent ailleurs.
Physique : Pourquoi la forme réapparaît ailleurs ?
Si certaines formes semblent récurrentes à travers des contextes très différents, ce n’est pas parce qu’elles seraient inscrites comme des modèles à reproduire, mais parce que les contraintes qui les produisent le sont.
Des structures analogues apparaissent dans des systèmes physiques qui n’ont aucun lien avec le vivant : spirales galactiques, cellules de convection, motifs polygonaux atmosphériques.
Dans chacun de ces cas, la forme résulte de l’interaction entre des paramètres locaux — rotation, gradients thermiques, propriétés du milieu — qui rendent certaines configurations plus stables que d’autres.
Le physicien Philip Anderson a souligné que, passé un certain niveau de complexité, les propriétés globales d’un système ne peuvent plus être déduites directement de ses composants élémentaires.
De nouvelles structures apparaissent comme des émergences internes liées à l’organisation du système.
Ce que nous percevons comme une récurrence formelle ne renvoie donc pas à un langage universel des formes, mais à la répétition de réponses efficaces face à des contraintes similaires.
Et lorsque les conditions se ressemblent, certaines configurations deviennent probables.
La forme ne circule pas.
Ce sont les contraintes qui se répètent et qui donne l’impression d’un ordre partagé.
Si tu veux aller plus loin dans la mécanique de tout ça (la spirale comme processus, pas comme symbole), Laurent ZAHRA a publié en février une exploration qui prolonge directement ce que tu viens de lire : La spirale comme solution dynamique.
Revenons à ce déplacement.
Regarder les formes comme des traces plutôt que comme des modèles à reproduire, c’est changer de posture.
Ce n’est plus chercher à imiter, mais apprendre à lire.
Et peut-être que ce déplacement dit quelque chose de plus large, sur la manière dont les systèmes tiennent, se stabilisent ou échouent.
Ce que l’on voit n’est pas ce qui guide.
C’est ce qui reste.
Et parfois… c’est déjà suffisant.
— Franz
Faire circuler l’essentiel.









Merci pour votre binôme. La réflexion, très candide, je m'en doute, qui me vient à l' esprit est que cette dynamique de contraintes serait commune à tous les êtres vivants, et bien sûr l homme aussi. Que ce soit en terme de forme ou d' espace vital. J' aurai même l' impression que nos cellules, dans leur différenciation et développement embryologique obéiraient entre autres à cette loi. Amitiés