Pourquoi attend-on la fin pour dire merci ?
Chloro-Com’ #14 — Certaines vies ne cherchent pas à être visibles. Elles tiennent le reste.
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Il y a quelques semaines,
j’ai publié une note sur Lulu du Morvan.
Une femme qui avait consacré des décennies à empêcher que les forêts du Morvan ne disparaissent sous des plantations industrielles de pins Douglas.
Pas avec des discours. Avec une idée simple : acheter la forêt. Avec des citoyens ordinaires. Bout de parcelle par bout de parcelle.
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Ce n’est pas le chiffre qui m’a arrêté.
C’est ce qui s’est passé dessous.
Morgane a écrit un commentaire sur Sarah Paine et la Res Publica, l’idée que c’est l’institution citoyenne, et non le rapport de force, qui permet à une société de ne pas s’effondrer quand les choses tournent mal.
Antoine a dit qu’il achèterait des forêts s’il gagnait au loto.
Ludo a cité Illich.
Et puis, posté plus récemment, ce commentaire court : “Que son âme repose en paix.”
Lulu du Morvan est décédée.
J’avais répondu à Morgane que tout commence souvent par une opposition, un refus, quelque chose qui ne passe pas, mais que tant que ça reste au stade de la réaction, ça s’épuise.
Là où ça change tout, c’est quand cette énergie s’organise.
Quand une intention prend racine, elle commence à durer. Elle devient une structure.
Cette phrase, en la relisant, m’a rappelé quelqu’un.
Et elle m’a rappelé une autre mort, aussi.
En décembre dernier,
Francis Hallé nous a quittés.
Pour ceux qui ne connaissent pas : Francis Hallé était botaniste.
Mais le mot est trop petit.
Il était de ceux qui regardent les arbres comme d’autres lisent des textes anciens, avec la conviction que quelque chose d’essentiel s’y trouve, si l’on prend la peine d’apprendre la langue.
Il a passé sa vie à documenter, à défendre, à transmettre la complexité du monde végétal tropical.
Son radeau des cimes.
Ses travaux sur l’architecture des arbres.
Une œuvre considérable, construite dans une relative discrétion.
Et c’est à sa mort que les hommages ont déferlé.
Les posts. Les tributs. Les “il nous manquera”. Les “génie méconnu”. Les “pourquoi si peu de gens connaissaient son nom de son vivant”.
J’ai lu tout ça avec une sensation étrange. J’y ai même participé.
Pas d’hypocrisie, nous étions sincères.
Mais quelque chose dans ce timing me pesait.
On avait attendu la fin pour dire merci.
On a une façon très particulière de reconnaître les gens, dans le monde du végétal.
On attend qu’ils prennent leur retraite.
On attend qu’ils tombent malades.
On attend qu’ils meurent.
Et là, on sort les hommages. Bien rédigés. Émouvants. Sincères.
Et trop tard.
Pas parce que les mots n’auraient plus de valeur, les mots ont toujours de la valeur. Mais parce que la personne ne peut plus rien en faire.
Elle ne peut plus s’appuyer sur cette reconnaissance pour continuer.
Elle ne peut plus savoir que ce qu’elle a fait tenait quelque chose en vie.
Ce n’est pas une critique.
C’est un constat sur notre rapport au temps et à la visibilité.
Dans le monde végétal comme ailleurs, on regarde les racines quand l’arbre tombe.
Rarement avant.
Françoise Lenoble-Prédine
C’est dans cet état d’esprit que j’ai voulu écrire sur Françoise Lenoble-Prédine.
Françoise n’est pas morte. Elle travaille encore.
Et c’est précisément pour ça que j’écris ce texte maintenant.
Je la connais à distance, par son travail, par la revue Hommes & Plantes, et par le réseau de ceux qui gravitent autour du CCVS.
Je ne l’ai jamais rencontrée en tête à tête. Ça arrivera peut-être.
Mais j’ai croisé suffisamment de traces de son parcours pour avoir une image claire de ce qu’elle représente.
En 1989, avec Franklin Picard, elle a fondé le Conservatoire des Collections Végétales Spécialisées. Pas présidé… fondé.
Elle n’a pas rejoint une structure existante. Elle en a créé une, à partir de rien, parce qu’il n’existait pas encore en France d’organisme dédié à la préservation du patrimoine végétal vivant porté par des passionnés.
Trente-cinq ans plus tard, le CCVS labellise plus de 380 collections en France.
Il édite Hommes & Plantes, la revue qu’elle a elle-même créée.
Il est devenu l’un des gardiens européens de ce vivier génétique que nos générations ont reçu en héritage et que les suivantes devront bien recevoir de nous.
Tout ça a commencé par une décision. La sienne.
Son parcours, lui, ne ressemble à rien de linéaire.
Lisez sa bio et vous serez perdus si vous cherchez le fil conducteur avec une logique de carrière :
• Les poèmes pédagogiques de Makarenko.
• La crèche sauvage de la Sorbonne.
• Les crèches parentales, les garderies québécoises.
• La ferme de l'Hirondelle à Rochefort, autrefois propriété de la femme de Pierre Loti.
• Les bégonias de Rochefort, qui l'ont tirée vers la conservation végétale sans qu'elle le sache encore.
• Les nymphéas de Monet.
• Beyrouth sortie de guerre et ses Bains Romains.
• La magnanerie de Bsous au Liban.
• Le Plan vert d’Antananarivo à Madagascar.
Des enfants, des plantes, des cultures, des continents.
Des nurseries pour les petits humains, des nurseries pour les plantes rares.
Une même logique à l’œuvre, dans des formes radicalement différentes.
Ce n’est pas une ascension. Ce n’est pas une spécialisation.
Ce n’est pas une marque personnelle construite méthodiquement.
C’est ce que j’appelle une trajectoire du vivant.
Un rhizome.
Un réseau qui s’étend dans toutes les directions en suivant les nécessités, les rencontres, les convictions… et qui, vu d’en haut, révèle une cohérence que la logique de carrière n’aurait pas su produire.
Elle relie plus qu’elle ne construit.
Elle transmet plus qu’elle ne capitalise.
Conservatoire des Collections Végétales Spécialisées
Au CCVS, ce travail prend une forme concrète et souvent invisible.
Le Conservatoire reconnaît et protège des collections végétales spécialisées détenues par des passionnés, des professionnels, des institutions.
Des variétés anciennes que personne d’autre ne cultive.
Des genres entiers dont la diversité génétique ne tient qu’à quelques mains.
Il y a parmi ces collections des Disa, orchidées africaines et malgaches d’une beauté peu commune, rien à voir avec celles des rayons de supermarché.
Une productrice que j’accompagne dans sa communication détient la collection nationale CCVS de ce genre.
Des années de sélection, des hybridations patientes, un protocole de culture transmis de main en main.
Si elle arrêtait demain, une partie de ce savoir disparaîtrait avec elle.
Ce patrimoine n’est pas dans un musée.
Il est vivant, fragile, et porté par des individus. Des individus qui ne font pas de bruit.
C’est ça, le CCVS. Un réseau de racines.
Hommes & Plantes
Je reçois la revue Hommes & Plantes depuis un moment maintenant.
Pas comme une information.
Comme une continuité.
Chaque numéro me rappelle qu’il existe des gens dont le travail n’est pas de briller, ni de lever des fonds.
Leur travail, c’est de tenir. De relier. De s’assurer que ce qui existe aujourd’hui existe encore demain.
Ce travail est invisible par nature.
Les racines ne cherchent pas la lumière.
Elles ne produisent ni fleurs ni fruits, rien qu’on puisse photographier ou publier.
Elles ancrent, elles alimentent, elles rendent possible tout ce qui pousse au-dessus.
Et quand elles disparaissent, l’arbre tombe.
Pas d’un coup.
Progressivement.
On dit que c’est la sécheresse, le vent, le temps.
Rarement on dit : on a oublié de s’occuper des racines pendant qu’il était encore temps.
Alors j’ai décidé de faire autrement.
La reconnaissance n’est pas une cérémonie de fin.
Ce n’est pas un hommage posthume, un post de condoléances, un numéro spécial “en mémoire de”.
Ce peut être (ce devrait être) une pratique vivante.
Quelque chose qu’on fait pendant que les gens travaillent encore, pendant qu’ils peuvent encore s’appuyer dessus, pendant qu’ils peuvent encore savoir que ce qu’ils font compte.
Le vivant ne célèbre pas ses racines quand elles disparaissent.
Il s’appuie dessus pendant qu’elles nourrissent encore.
Françoise,
merci pour ce que vous faites.
Et merci de le faire
pendant que nous sommes encore là pour le voir.
La Pause Végétale
Dans le vivant, toute croissance dépend d'un travail invisible.
Ce travail mérite d'être reconnu avant la fin.
Pas après.
À dans quinze jours pour Chloro-Com’ #15.
Et d’ici là dans le fil… et dans le chat du Modèle SÈVE.
— Franz 🌿
Faire circuler l’essentiel.









Je te rejoins sur ces hommages posthume, cela me mets mal à l’aise quand un déferlement soudain arrive et disparaît aussi vite. Pourtant ces hommages sont importants pour mettre en lumière une personne avant qu’elle ne s’éteigne pour toujours( je ne parle pas de l’œuvre). Dans le cas de Francis Hallé, j’avais un post et une histoire autour de ma ville que je m’étais noté de publier bien après ces hommages. J’espère le faire bientôt !
Enfin parler de celles et ceux, qui dans l’ombre (ou pas)travaillent pour rendre la vie meilleure, est une mission que l’on s’est donné.
Merci pour ces personnes que je connaissais pas.
C’est sûr que des personnes comme celles-ci sont importantes et pas seulement qd elles sont mortes... la nature a besoin de temps et de tous les
Lulu, Francis et les autres ont fait un formidable travail
Parlons de tout les autres qui continuent ...
Merci